A l’assaut du sommeil, nouveau territoire de la performance

Le 24 juin 2015 - Par qui vous parle de , , , Tags : , , , , , , , , , , ,

Depuis quelques semaines, et plus précisément le Giro d’Italia, un étrange débat anime le monde du cyclisme. Celui-ci se révèle particulièrement intéressant à l’aune de nos réflexions footballistiques, sur le fond (la place du sommeil dans l’amélioration des performances sportives) comme sur la forme (un nouveau modèle de gestion des déplacements). Décryptage de cette « anecdote », qui en dit bien plus long qu’il n’y paraît.

Marchands de sommeil

Les faits remontent au mois de mai, alors que s’initie le Tour d’Italie. La Team Sky, l’une des équipes les plus performantes ces dernières années, a de nouveau fait parler d’elle en transportant son principal coureur sur ce Giro, Richie Porte, dans un mobil-home de 12 mètres de long. La Sky étant le symbole d’une écurie aux bourses bien remplies, cette anecdote aura logiquement fait jaser. Le mobil-home a ainsi logiquement reçu la visite de journalistes agrémentée de quelques explications particulièrement instructives. Loin d’être un caprice de star, ce dortoir sur roues se révèle être la mise en application très concrète de préceptes émergents sur le rôle du sommeil dans les performances sportives. Comme l’explique Dave Brailsford, manager de l’équipe, connu pour ses méthodes novatrices :

« We are interested in sleep. It’s a big topic in sports science. We’re interested diets related to sleep and other factors related to sleep and recovery. »

Cette approche du sommeil, qui reste globalement assez méconnue dans le sport de haut niveau, représente en effet l’une des « nouvelles frontières » de la scientifisation des performances. Diverses études témoignent de l’importance du sommeil, non seulement dans la récupération post-effort (ce à quoi on pouvait s’attendre), mais aussi dans l’amélioration significative des capacités physiques sur le court et le moyen terme (exemple dans le foot US universitaire).

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 Heurs et malheurs de l’itinérance

Faute de pouvoir travailler sur les conditions de sommeil dans le domicile des coureurs, la Sky tente d’appliquer ses principes à la vie nomade d’un Grand Tour. Dans le cas de son mobil-home, l’objectif est donc d’éviter au leader – Richie Porte étant explicitement le « cobaye » de ce projet, préparant le terrain pour Christopher Froome sur le Tour de France (*) – d’avoir à dormir dans une chambre d’hôtel comme c’est habituellement le cas… et donc d’éviter tous les petits et gros tracas que cela peut occasionner :

« Two nights ago we were in a hotel where there was a birthday party downstairs, and we had to move all of our riders and change their rooms at about 11:30 or 12 o’clock because they were awake because the music was pounding away. It’s the Giro and you think ‘this can’t be modern sport.’ « 

Ce sont donc tous les éléments relatifs aux inconforts de la « vie nomade » qui sont pointés du doigt par Dave Brailsford. Certains peuvent évidemment s’en amuser – visiblement, cette excessivité agace plus qu’elle n’étonne parmi les autres équipes -, mais Brailsford n’en démord pas : le futur du sport de haut niveau passe par ce type d’ajustements, dans le cas présent inspirés par les méthodes employées depuis plusieurs années dans les courses de moto et la Formule 1 :

« We looked at what they do and how [Mugello MotoGP] operate. When they heard about the way cycling’s reacted to a team using a motorhome, they thought it was just hilarious. »

(*) Note : depuis l’écriture de ce billet, la Sky s’est vue refuser le droit d’utiliser un mobil-home sur le Tour de France, l’Union Cycliste Internationale souhaitant préserver « une absolue équité entre les coureurs« . Si l’on peut comprendre ce vœu pieux, il n’en reste pas moins que l’initiative de Dave Brailsford met le doigt sur une problématique fondamentale à ce niveau de compétition : la prise en compte du sommeil, et plus généralement de « l’innovation » dans le sport professionnel.

L’éveil du football

Cette transmission de « bonnes pratiques » entre deux sports est profondément intéressante. Elle nous interroge d’autant plus qu’elle raisonne avec les lacunes actuelles du football en la matière. Pourtant, bien qu’en retrait – comparé au cyclisme ou à certains sports américains -, le football connaît quelques soubresauts en la matière. Nick Littlehales est l’un de ces « coachs du sommeil » dont le nom apparaît régulièrement dans les (rares) articles sur le sujet, qui témoignent d’une certaine prise de conscience dans le paysage footballistique. On y comprend le rôle de l’ombre qu’il est amené à jouer auprès de grands clubs européens pour parfaire, jusqu’au moindre détail, la qualité de sommeil de joueurs tels que Gareth Bale aujourd’hui ou Ryan Giggs il y a deux décennies. Il a d’ailleurs travaillé avec la Sky sur le Tour de France 2012, gagné par l’anglais Bradley Wiggins. Toute la difficulté de la science du sommeil réside dans l’apprentissage, par les joueurs professionnels, de « bonnes pratiques » pour dormir mieux au quotidien. Invité au Real Madrid par Carlo Ancelotti et son staff,

« he inspected each of the 81, five-star, fingerprint-accessed bedrooms at the club’s training complex to evaluate the ‘sleep environment’ – a term he’s coined to represent the temperature, lighting, air quality, duvet-type and mattresses inside the rooms. »

Mais la science du sommeil en football concerne aussi, dans une moindre mesure, la gestion des déplacements. Si les joueurs ne sont pas concernés par les mêmes contraintes d’itinérance que les cyclistes, ils restent en effet soumis aux mêmes aléas hôteliers sur certains matchs à l’extérieur, notamment en Ligue des Champions et Ligue Europa, ou lors des compétitions estivales.

« If a player has a Champions League game in Moscow, they might finish late, get to the airport at midnight, fly back to the UK, get the coach to the training ground to pick up their car, and arrive home late morning or at lunchtime. Even for home games players stay in a hotel the night before and arrive back late the next day. In 2013 Real Madrid realised they were playing 25pc more games than other clubs and some of those matches didn’t finish until 11pm at night. »

Pour information, le Real Madrid a dorénavant instauré une sieste quotidienne entre 13 et 15 heures.

Précisons également que le sommeil possède des vertus réparatrices pour le teint et la peau

Des expérimentations à dormir debout

Autre exemple, peut-être plus anecdotique : en amont de la Coupe du Monde 2010, certains joueurs anglais s’étaient préparés aux effets de l’altitude en dormant, quelques semaines avant la compétition, dans des tentes sous-oxygénées. A l’instar du mobil-home de la Sky, cet exemple reste toutefois ponctuel dans la saison ; mais il démontre la volonté d’explorer de nouvelles formes d’innovation, permettant de pallier les limites. Tout comme le diable, la science du sommeil se niche dans les détails, et demeure difficile à appréhender :

« Attitudes towards sleep in football are changing. Manchester United installed sleep pods at the club’s Carrington training ground for players to nap in between double sessions during the summer, while Manchester City’s new £200m complex has 32 en-suite bedrooms each decorated with sleep-inducing wallpaper – a light green design with ever decreasing circles. At Liverpool, players use various types of monitoring technology to detect movement during sleep, including wrist devices and heart-rate straps. »

On ne s’étonnera d’ailleurs pas de voir autant de noms et clubs britanniques cités dans cet article (évidemment britannique). Ceux-ci sont en effet, grâce à leurs mannes financières toujours croissantes, plus enclins à développer de tels programmes d’innovation, lesquels restent particulièrement coûteux, pour une valeur ajoutée encore marginale et difficile à mesurer. Nick Littlehales lui-même privilégie la simplicité et le bricolage applicable à tous pour optimiser les conditions de sommeil, des sacs poubelles dressés en guise de rideaux, aux scotchs noirs masquant l’éclairage des veilleuses, sans oublier le verre de lait chaud et bien sûr le silence. En outre, il préconise le calcul du sommeil non pas en heure, mais en heure et demi (temps d’un cycle complet) et privilégie un sommeil précis à un cycle supplémentaire avorté, synonyme de méforme matinale.

Aux joueurs ensuite d’appliquer au mieux ces consignes dans leur vie personnelle, comme cela a pu être le cas avec l’émergence de la nutrition dans le sport professionnel il y a quelques décennies.

Vers une prospective du sport professionnel ?

L’émergence de la science du sommeil partage en effet quelques points communs avec celle de l’alimentation, qui s’est aujourd’hui largement démocratisée dans le haut-niveau. Tout joueur professionnel connaît ainsi les rudiments d’une bonne alimentation, en termes d’apports énergétiques ou d’écarts autorisés, lui permettant d’améliorer ses performances en dehors du terrain. La différence se joue ici dans la capacité des clubs (ou des fédérations) à porter des projets d’innovation ambitieux tels que le mobil-home de la Sky. Au final, celui-ci découle d’une logique assez basique : on dort mal à l’hôtel, ce qui nuit aux performances => donc il ne faut pas dormir à l’hôtel. Cette simplicité déconcertante soulève une question tout aussi candide : pourquoi diable personne n’y avait pensé avant ?

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La réponse tient dans les méthodes employées par la Sky pour en arriver là. Dave Brailsford a en effet impulsé une démarche prospective pour tenter d’évaluer les « futurs possibles » d’une équipe cycliste de haut niveau ; à partir de ces résultats, il a développé un ensemble de projets et recommandations permettant d’optimiser leur développement à plus ou moins long terme. Le mobil-home est l’une de ces pistes de travail. Et on peut supposer que le Britannique en a d’autres sous son chapeau.

« We spent the end of last year thinking about how the best team in 2020 will be operating and working backwards from that. Maybe the future of this sport is that you don’t use hotels. »

L’analogie avec le football est ici évidente. L’une des grandes lacunes, dans le secteur du ballon rond, reste le manque de visions de ce qui sera notre sport à une échéance plus ou moins lointaine. 2020, c’est à la fois tout proche et très loin. Proche, car le football évolue globalement assez lentement. Lointain, parce qu’il est possible de développer foultitude de projets « légers » en cinq ans, à l’image de ce mobil-home. La grande force de la Sky est ici de s’être positionnée en tant que « laboratoire d’innovation », profitant du Giro pour expérimenter un nouveau mode opératoire. Ce type de démarche est aujourd’hui assez classique dans une majorité de secteurs industriels, de l’automobile au numérique en passant par l’urbanisme ou l’alimentation. Mais le sport professionnel, paradoxalement, reste encore en retrait.

Aussi trivial soit-il, le mobil-home de la Sky n’a recueilli que les quolibets, puis l’interdiction. Il en va de même pour la data dans le football, encore sujette à de nombreuses résistances culturelles. L’une des ambitions de Footalitaire, vous l’aurez compris, consiste à tenter de faire émerger ce type de démarches dans le monde du football. A quoi ressemblera le « mobil-home » du football ? Comment le PSG gérera-t-il ses nuits d’itinérance en Ligue des Champions ? Comment dormira le Messi du futur, aka l’homme qui dort douze heures par jour ? Autant de questions dont les réponses existent en suspens – il suffit juste de se les poser.

 

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