L’asymétrie tactique, grand orphelin de la géométrie footballistique

Le 6 décembre 2016 - Par qui vous parle de , Tags : , , , , ,

La question de la représentation – notamment visuelle – du football est une problématique fondamentale aujourd’hui, où tactiques, mouvements, séquences de jeu et statistiques sont autant d’éléments qui peinent à trouver une expression optimale dans les différents mediums mis à disposition du public. L’exemple de la dissymétrie tactique, rarement explicité dans les représentations d’une équipe (que ce soit dans les médias papier, télévisuels ou vidéoludiques), est à ce titre une étude de cas particulièrement intéressante pour mesurer le chemin qui reste à parcourir, en termes de « grammaire » visuelle et sémantique, pour permettre au spectateur de saisir l’ensemble des subtilités du jeu.

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« O Campo », photographies aériennes de terrains de football au Brésil, par le photographe Joachim Schmid.

La symétrie, mètre-étalon tactique

L’une des représentations visuelles les plus élémentaires reste la composition d’équipe, qui prend la forme d’une formation, avec les titulaires organisés selon un dispositif tactique à l’appellation numérique parfois peu pertinente. Si ce procédé a le mérite de donner à voir (et utiliser) clairement une première lecture de son équipe, il a le défaut d’être limité en n’exposant pas véritablement le jeu qui sera proposé. Bien sûr, il est délicat de préjuger d’une animation tactique avant une rencontre ; cependant on postule bien une formation qui souvent évolue en cours de match, et qui surtout ne rend pas compte de la réalité de la mise en action des joueurs.

Un simple élément met en valeur ce dernier point : les dispositifs tactiques présentés à l’écran, du 3-5-2 au 4-3-3, sont presque toujours symétriques. Pourtant, les passmap d’une équipe (circuits de passes préférentiels représentés à partir de positions moyennes des joueurs et de la fréquence des passes entre eux) montrent régulièrement des asymétries dans l’animation d’une équipe, qui penche toujours d’un côté ou de l’autre (exemple ici ou )

Paire élastique et sérénade à trois

Si les asymétries peuvent révéler le niveau, la réussite ou la forme de quelques individualités qui pèsent sur le jeu de leur équipe à l’échelle d’un match, il peut aussi s’agir d’asymétries délibérément pensées comme telles en amont. La forme la plus évidente à observer (quand les réalisations TV le permettent, c’est-à-dire quand elles ne sont pas trop focalisées sur le ballon) est la compensation à la montée d’un latéral, qui peut se traduire par exemple par la descente d’un milieu entre les centraux, ou bien par la compensation du latéral opposé.

Mais que se passe-t-il quand sont alignés d’un côté un latéral dit offensif, de l’autre un latéral plus défensif ? Ou lorsque qu’un milieu excentré (ou un ailier) va rentrer dans l’axe, quand son homologue va plutôt “manger la craie” ? Ou même les deux à la fois, comme dans le Barça de Rijkaard, ou le Napoli de Sarri avec un côté gauche où Insigne rentre dans l’axe, Ghoulam occupe l’aile haut sur le terrain, tandis qu’à l’opposé Hysaj reste au niveau des défenseurs centraux.

Toutefois, il ne faudrait pas réduire l’activité d’un couloir à celle d’un latéral et de l’offensif devant lui. La danse de la craie n’est pas l’apanage d’un couple, parfois ultra efficace (la paire Alaba-Ribéry par exemple), mais se performe aussi avec un homme du milieu. D’autant que sous Guardiola notamment, les latéraux vont eux-même dans l’intérieur du jeu, permutant parfois avec un joueur censé être axial qui va pouvoir jouer face au jeu dans sa nouvelle position excentrée. Et s’ils ne s’y déplacent pas, ils interagissent avec : le Dani Alves de Guardiola jouait avec le milieu pour monter lui-même en ailier.

La plus belle passe était un appel (d’air)

Naturellement, une forte prévalence d’un côté lors de l’animation offensive d’une équipe, induira une réponse de la formation défensive. Comme l’expliquait Philippe Gargov dans un précédent billet sur la notion de « vide » dans l’espace footballistique :

“Prenons le cas du Real Madrid version Mourinho, qui fait figure d’excellence dans cette mise à profit des vides grâce aux appels d’air générés par ses joueurs. Le match aller contre Manchester, en particulier, reflète cette capacité que tant d’équipes utilisent, mais que si peu réussissent à masteriser. Ronaldo y jouait côté gauche, attirant à lui la jeune garde mancunienne – laquelle pressait souvent à deux, voire trois, sur le divin gominé.

Au-delà de ses adversaires directs, c’est toute l’équipe adverse qui s’est ainsi vue drainée vers le côté gauche, afin de limiter les espaces entre les joueurs plus axiaux.La suite est de l’ordre de l’évidence : si le bloc-équipe se déporte vers l’un des côtés, alors l’autre côté s’expose forcément. Occupée ce jour-là par Angel Di Maria – et même Arbeloa, qui aura profité des ouvertures pour monter -, ce côté droit aura été l’une des clés du match.”

 

Ainsi, en obligeant la défense à épouser l’écart offensif, l’asymétrie générée également en défense devient une arme tactique. La maîtrise du vide permet de provoquer des déséquilibres dans la formation adverse, et obtenir des surnombres avantageux. On a toujours tendance – au moins par facilité – à se focaliser (à la TV, dans les discussions, dans les statistiques) sur l’action avec ballon et aux activités annexes proches : l’appel d’un coéquipier, le pressing d’un adversaire, un jeu en triangle, des trajectoires de passes coupées, des dribbles, des duels. Pourtant c’est occulter la majorité des acteurs sur le terrain ! Avec une vision d’ensemble, on peut voir les déplacements, les flux, les appels d’air : de suçons occasionnels on peut arriver à un véritable zouk love, où la défense va se coller-serrer sur l’asymétrie de l’attaque. Attention à qui sera cocu…

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Vers un nouvel emprunt au football américain ?

Dans l’article précité, Xabi Alonso est présenté comme un quaterback, par sa capacité à lire et distribuer le jeu depuis sa position reculée (comme l’ont été qualifiés aussi Pirlo, Bonucci, Boateng et Hummels), exploitant alors les vides et surnombres face à lui. Le football américain se distingue aussi par des formations très souvent asymétriques, et on parle alors de “côté fort” et de “côté faible”. De fait, les représentations tactiques du football américain, dans les playbooks ou les analyses télévisuelles, sont presque toujours asymétriques. Cela s’explique notamment par le fait qu’un schéma tactique correspond non pas à la formation qui se tiendra sur le terrain toute la durée du match, mais pour une seule et unique séquence de jeu.

 

Ces termes sont parfois employés dans le football mais renvoient à la question du niveau, de la performance. En football américain, ces termes désignent – pour schématiser – le côté de l’attaque où se situe le Tight End, ou bien le côté avec le plus de receveurs classiques. Il ne s’agit donc pas d’une question de niveau (ce que peuvent laisser penser les termes « faible » et « fort » chez les non-connaisseurs), mais de nombre de joueurs présents de ce côté, et bien sûr de leur rôle. Et cela a une incidence sur la position de la défense, ou du moins sur les assignations de ses membres. Dès lors, on peut s’interroger : pourrait-on voir des équipes de football jouer avec une asymétrie structurelle inspirée du football américain ? Et par corollaire, une telle représentation des schémas tactiques pourrait-elle nourrir la grammaire graphique du football ?

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La question reste évidemment en suspens, mais rien n’empêche d’imaginer un travail de fond sur les rôles alloués à chacun des joueurs, non pas en fonction de leur position en tant que défenseur / milieu / attaquant, mais en fonction de leur rôle dans les séquences de jeu prévues par le coach. En reprenant la comparaison avec le football américain, un quaterback gaucher ou droitier aura une préférence de côté pour ses passes : de même, pourrait-on imaginer en football des positions spécifiques pour les joueurs en fonction du bon pied d’un meneur reculé ou d’un défenseur au jeu long ? La question reste bien évidemment ouverte, et les futures évolutions du jeu et de ses représentations amèneront d’autres éléments ainsi que de nouvelles réflexions sur ce blog… ou dans les commentaires de ce billet, auxquels vous êtes cordialement invités. Nul doute que cette problématique de la représentation, presque aussi vieille que le football lui-même, sera l’un des grands champs d’innovation les plus fondamentaux dans les années à venir.

2 commentaires

  • Cette idée de positionnement d’un joueur par rapport aux longues passes d’un défenseur se retrouve il me semble au Real. Sergio Ramos qui est central gauche et droitier, utilise beaucoup la longue passe diagonal de gauche à droite. C’est Carvajal qui les réceptionne sur son côté droit. Et précisément, il est positionné à un certain endroit quand le Real est avec le ballon face à un bloc bas, et que Ramos-Pepe sont 5m avant la ligne médiane.
    De l’autre côté, Marcelo a aussi un positionnement spécifique pour recevoir les extérieurs pied droit de Modric qui vont eux de gauche à droite.

  • Très bon. Pour moi y’a deux aspects à mettre en avant

    Toutes les représentations qui visent à considérer la symétrie comme le nec plus ultra (notamment sur ces fameuses passmap) manquent une grande partie de l’information, parce qu’ils projettent une grille d’analyse erronée. La structure dépend aussi de l’adversaire, et des forces en présence. Ce n’est jamais quelque chose d’isolé

    Second aspect, mouvement > structure. L’intérêt d’une animation de jeu c’est de remplir des zones, donc les avoir libérées au préalable. Tout ça se fait par des mouvements de rotation, balancier, compensations. Un joueur qui arrive dans une zone sera généralement démarqué, et donc plus dangereux qu’un joueur qui n’a pas bougé de la zone dans laquelle il recevra finalement le ballon

    L’important au football c’est le maintien de l’équilibre dynamique, pas la symétrie. L’idée étant de déséquilibrer l’adversaire en se déséquilibrant de façon raisonnable.

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