Benitez et la « règle des dix mètres » : la data au service de la synergie d’équipe

Le 23 juillet 2015 - Par qui vous parle de , Tags : , , ,

Peu de termes résument mieux la tactique à l’ère moderne que le fameux « bloc-équipe », néologisme d’une limpidité sans équivoque. Le terme se comprend comme il s’entend : pour être performante, une équipe doit « faire bloc », qu’il s’agisse des phases offensives ou défensives (incluant les phases dites de transition), ou des séquences de pressing. Sur le papier, cette notion paraît donc assez simple, voire presque simpliste selon certains de ses détracteurs. Il faut bien admettre que, dans la pratique, le concept de bloc-équipe reste plus difficile à mettre en œuvre. Logique : c’est précisément à travers ce principe tactique que s’incarne la fameuse complexité du football, chorégraphie ultime dans laquelle onze joueurs réalisent des mouvements complémentaires malgré des dizaines de mètres d’écart. Arrigo Sacchi définissait ainsi cette quête de la cohésion parfaite, avec la poésie qu’on lui connaît :

« Dans le football, l’essentiel se résume à la capacité de savoir profiter du travail de tout le monde, de trouver une synergie. Ainsi, on trouve le bon placement et on réussit à donner une impression de bloc-équipe compact. Là, la connexion s’améliore, la synergie intervient, qu’elle soit petite, moyenne ou grande, et enfin les possibilités de succès d’une équipe se multiplient, tout comme les capacités personnelles des joueurs. »

La cohésion du bloc-équipe, une allégorie

Inculquer l’harmonie

Comment atteindre cette synergie sur le terrain ? La question est évidemment cruciale. Depuis des décennies, les entraîneurs cherchent à parfaire cette harmonie à l’aide d’entraînements dédiés, par exemple les fameux entraînements sans ballon (les joueurs doivent imaginer les séquences de passe) et même sans adversaires (les joueurs doivent simuler une séquence de pressing, par exemple). Néanmoins, ces exercices restent finalement assez sommaires au regard des enjeux que portent la cohésion du bloc-équipe dans le football moderne. C’est ce qui nous avait poussé à proposer, dans l’un de nos tous premiers billets il y a trois ans de ça, l’exercice des « sots à l’élastique« . Mi-sérieux et mi-ironique, cet pratique avait vocation à parfaire les relations entre les joueurs en contraignant la distance les séparant, à l’aide d’un élastique plus ou moins ample selon les consignes du coach. Pour rappel, et afin de vous éviter une fastidieuse lecture qui a succombé aux ravages de l’âge :

« Prenez autant d’élastiques que vous souhaitez faire de combinaisons de joueurs, la taille étant variable (par nature) selon les besoins et les postes visés. Par exemple, un élastique entre deux joueurs de couloir devra en théorie être plus lâche, de manière à laisser l’arrière-latéral occuper défensivement son couloir – mais pas trop quand même. A l’inverse, un élastique reliant deux milieux de terrain (par exemple, un milieu défensif et un milieu relayeur) se devra logiquement d’être plus court. Plus globalement, tout élastique « vertical » aura tendance à être plus long qu’un élastique « horizontal » (deux défenseurs centraux, deux attaquants).

L’objectif n’est pas de remplacer l’intelligence de placement des joueurs et leur autonomie sur le terrain durant un match, mais de les aider à développer cette science de la coordination en l’inscrivant au fer rouge dans leur inconscient. De sorte qu’une fois en match, ils n’aient pas besoin de réprimandes pour savoir où se placer lorsque leur partenaire fait une saillie dans un couloir, ou entame un pressing au milieu de terrain. »

Cette notion d’élasticité, ici prise au sens littéral, est en effet au cœur de la synergie évoquée par Sacchi. Il ne s’agit pas en effet de construire un bloc-équipe fixe et rigide. Tout réside dans les respirations dudit bloc, au sens littéral : inspirations (rétrécissement du bloc, par exemple en situation défensive), expirations (déploiement du bloc, par exemple lors des projections sur les côtés ou des contre-attaques). Mais pour que ce fragile équilibre tienne le coup, il faut nécessairement une valeur-étalon : il s’agit logiquement de la distance maximale entre deux joueurs, condition sine qua non pour que le bloc-équipe fasse précisément bloc. A l’époque, naïvement, nous avions proposé de « matérialiser » cette distance à l’aide d’un élastique… Mais il est évidemment possible de se passer d’outils physiques pour aborder la question sous l’angle du numérique, autrement dit de la data.

Les dix mètres-étalon

Ainsi Rafael Benitez, nouvel entraîneur du Real, a-t-il consacré ses premiers entraînements à inculquer sa fameuse « règle des dix mètres » auprès des joueurs madrilènes. A l’instar de la « règle des cinq secondes » chère au pressing de Guardiola, ce concept tactique vise à inscrire dans l’ADN de l’équipe une règle fondamentale lui permettant d’agir de manière optimale, quelles que soient les situations rencontrées :

« Throughout these first few days’ work, Benitez is taking a tough line on the distance between the lines and between the defenders themselves. This is the 10 metre rule; reference to the maximum separation that Benítez wants between his players when they need to defend or start pressuring. The Spanish manager is a student of football and considers that those 10 metres are the perfect distance for strangling opponents and not allowing space behind central midfielders. »

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La règle des dix mètres appliquée au jeu défensif, une allégorie

Si la « règle » ne s’applique ici qu’aux défenseurs, chantier prioritaire de Benitez en cette pré-saison (le Real n’était que la 5e défense de Liga la saison passée), on comprend aisément qu’elle pourrait s’appliquer à n’importe quel secteur de jeu, peut-être avec d’autres distances de référence. Cela semble d’autant plus logique que la distance est ici mesurée à l’aide d’outils géolocalisés (on imagine qu’ils s’agit de brassards-GPS ou autres vêtements connectés adaptés à l’entraînement), permettant une lecture en direct et/ou a posteriori des positions sur le terrain :

« The 10 metre rule is something that Benítez has instilled in every team he’s been at; an identifying mark that he has made so exact that he has it programmed into a piece of software that creates a system of grids that constantly measures the distances between players. It is the most visual and clearest way that he has at his disposal to explain it to his players before putting it into practise on the field of play. Theory first, then practise. »

Cette dernière citation démontre l’importance de l’entraînement dans l’apprentissage de mécanismes de jeu quasi-inconscients : une évidence pour l’ensemble des entraîneurs et éducateurs, mais dont on oublie parfois qu’ils s’appliquent aussi à cette matière complexe qu’est l’espace. On comprend surtout, en creux de cette méthode de travail particulièrement innovante, l’objectif d’une distance « réglementaire » entre les joueurs : réduire les espaces laissés à l’adversaire, mais aussi s’assurer qu’un joueur ne part pas au pressing « pour rien », ou qu’un coéquipier n’est jamais trop loin pour tenter des combinaisons en petit terrain… nombreuses sont les déclinaisons qui témoignent de l’apport des données géolocalisées pour parfaire la synergie d’une équipe. Le spectre du totaalvoetbal n’est évidemment pas loin…

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