Statistiques et transferts : quand la data gouvernera le mercato

Le 10 juin 2015 - Par qui vous parle de , , , Tags : , , , , , , , , ,

L’ouverture du mercato estival nous offre un prétexte de choix pour aborder l’une de ces facettes les moins étudiées, car encore toute balbutiante, et qui tient dans la problématique suivante : la donnée statistique peut-elle s’imposer comme outil d’aide à la décision en période de transfert ? La question peut paraître hors-sujet, tant l’ivresse du mercato semble placée sous le signe de l’irrationalité… C’est précisément sur ce point que les promoteurs de la « data » insistent : la statistique serait justement l’occasion d’apporter un soupçon de rationalité économique dans les transferts, en permettant par exemple de repérer les pépites à prix d’or, ou au contraire d’éviter les erreurs de casting des joueurs surcotés… Mais ces promesses se heurtent à certaines résistances, au sein des clubs et des institutions, mais aussi aux limites du questionnement initial : les statistiques peuvent-elles donner une bonne idée de la valeur d’un joueur ? Pour mieux comprendre les enjeux du débat, amené à devenir de plus en plus visible avec les années, revenons sur quelques cas emblématiques d’hybridations entre transfert et data… ou de leur non-utilisation, pour commencer par une anecdote plus légère.

Le cas Ronaldo, des visages encore blêmes

Revenons en effet, en guise d’ouverture, sur l’un des nombreux « transferts manqués » qui ont fait la légende du mercato. A l’été 2002, a-t-on appris de la bouche de Tony Vairelles, l’Olympique Lyonnais a l’opportunité d’échanger son attaquant contre un jeune ailier du Sporting… un certain Cristiano Ronaldo. Le futur triple Ballon d’Or a alors 17 ans et n’a jamais joué avec l’équipe professionnelle. Partons du postulat que l’OL n’avait pas les moyens de repérer le talent à venir du Portugais. Que se serait-il passé si le club rhodanien avait eu à sa disposition des outils statistiques lui permettant de miser avec certitude sur cette future mine d’or ? Le club aurait-il finit par gagner cette Ligue des Champions tant désirée ? Ronaldo aurait-il accepté de laisser Juninho tirer les coups francs ? Kim Milton Nielsen aurait-il sifflé penalty si le Portugais avait été fauché en lieu et place de Nilmar ? Tant de questions qui resteront évidemment sans réponses, mais qui font écho à l’une des quelques promesses de la datafoot : permettre aux clubs de mettre la main, dès le plus jeune âge, sur les joueurs les plus prometteurs des championnats moins visibles.

 

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Parfois, il faut savoir tourner la page…

Ces outils existent, et se sont même multipliés dans les années récentes. Nous en avons sélectionné trois principaux, issus d’univers différents (monde entrepreneurial, jeux vidéo, et recherches scientifiques), dont les modèles décrivent avec une certaine exhaustivité l’état de l’art actuel en la matière. Qui sait, Jean-Michel Aulas y trouvera peut-être quelques idées pour faire venir le futur Ballon d’Or dans l’antre de Tola Vologe ?

Les bases de données, nouveaux piliers du mercato

Malgré des différences de modèles et donc d’usages en situation de transferts, l’essentiel des outils s’appuie sur une même idée-maîtresse : fournir aux clubs (ou autres parties prenantes, telles que les agents, les médias, et bien sûr les supporters) l’accès à une gigantesque base de données compilant l’ensemble des informations statistiques relatives aux joueurs… et plus si affinités.

1. Transfermarkt, deutsche qualität

Créé en 2000, le site collaboratif allemand Transfermarkt n’a cessé de prendre du poids, notamment dans le milieu professionnel. Traduit en huit langues, comptant jusqu’à deux millions de visites par jour en période de mercato, il est aujourd’hui l’un des trois sites de sport les plus fréquentés outre-Rhin. Sa légitimité est telle que les bilans comptables de nombreux clubs, de Ligue 1 entre autres, utilisent les chiffres fournis par la plate-forme comme références valables.

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S’il constitue une base de données extrêmement large (400 000 joueurs sur 300 championnats), il ne fait l’objet d’aucun algorithme. En effet, les statistiques sont mises à jour à chaque match, mais tout le reste est laissé à l’opinion de la communauté internet ; les valeurs marchandes des joueurs sont ainsi débattues sur des forums, puis les modérateurs (bénévoles) trient les avis et décident d’un chiffre. Dans le cas des grands championnats, les chiffres sont réajustés après une étude au siège de la société. Un modèle de crowdsourcing dans la veine d’un Wikipédia et à l’ambition tout aussi affichée. Ses limites ? Des sous-évaluations récurrentes pour les joueurs de plus de 10 M €, et des réalités du marché difficiles à appréhender, comme la hausse des investissements des droits télé à la faveur des clubs anglais.

2. Football Manager, le Lycos des prodiges

Autre force émergente, bien que moins reconnue sur le marché « réel » : la licence de jeu vidéo Football Manager. Peaufinée au fil des années, sa database compile aujourd’hui 580 000 joueurs, parfois très jeunes, grâce aux informations que lui font remonter la communauté des joueurs. Prozone, l’un des principaux producteurs de datafoot en temps réel, partenaire de nombreux grands clubs en Europe, s’est d’ailleurs offert un partenariat avec la licence afin de l’intégrer à sa base de données. Mais l’un de ses atouts phare réside dans sa capacité légendaire à déceler les talents de demain… Preuve à l’appui, il suffit de fouiller les forums de discussion des anciennes versions du jeu pour voir apparaître pour la première fois sur internet des noms depuis devenus célèbres. De nombreuses anecdotes plus ou moins sincères tournent sur le sujet, comme celle d’Alex McLeish, ancien entraineur des Glasgow Rangers, dont le fils lui avait signalé en 2000 l’existence d’un Argentin de 13 ans… appelé à devenir le meilleur joueur du monde.

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Avec ses 1 300 personnes impliquées dans sa collecte d’informations (en majorité bénévole, souvent des éducateurs sportifs d’équipes de jeunes ou des scouts affiliés à des centres de formation), Football Manager est lui aussi basé sur un modèle collaboratif. Fort de sa décennie d’accumulation de chiffres et de son immense communauté de joueurs-contributeurs, il peut continuer de se développer sans craindre de concurrence directe dans les années à venir, du moins pas sur le marché vidéoludique. Toutefois, comme pour Transfermarkt, on retrouve les faiblesses de l’estimation collective. Aussi, les rapports humains et les aléas de la vie (blessures, vie privée…) ont parfois ébranlé des trajectoires de carrière pourtant bien tracées dans le monde des données.

3. L’Observatoire du Football, ou Moneyball version soccer

Dans une autre démarche, cette fois plus scientifique, on retrouve l’Observatoire du Football, un groupe de recherche suisse appartenant au Centre International d’Étude du Sport (CIES), organe partenaire de la Fifa. Fondé en 1995, c’est l’un des poids lourds de la data du football ; chacune des études ou bulletins mensuels publiés remplit ainsi les colonnes des médias sportifs. À la lumière de 1 500 transferts effectués ces cinq dernières années sur l’ensemble des grands championnats européens, ces chercheurs ont établi un algorithme équilibrant des paramètres individuels (âge, performance, durée de contrat restante…) et collectifs (prestige et performance de l’équipe). Sa version simplifiée est disponible au grand public.

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Les résultats sont jugés satisfaisants par son entité créatrice (qui déclare 87% de corrélation entre sommes évaluées et transferts réels), mais certains reprochent à cet estimateur d’être relativement sommaire. Là-dessus, des interrogations se portent sur la non-prise en compte des besoins et capacités de financement des clubs, ou de l’état d’esprit du joueur. Mais un autre débat, plus controversé, se cristallise sur la question du capital popularité de la recrue. Pour des clubs comme Manchester United ou le Real Madrid, qui attend beaucoup des ventes de produits dérivés comme retour sur l’investissement, cet indicateur est très précieux. Mais le CIES défend sa position, et ne souhaite pas prendre en compte ces données qui ne concerneraient qu’une grappe de joueurs : « on essaye de donner au marché une valeur qui a un sens, construite sur des données objectives ». C’est pourtant à cette objectivité que se heurte le marché des transferts, dont on connaît l’irrationalité. L’avenir du sujet ouvre certaines perspectives, au sein desquelles s’engouffreront sans nul doute quelques start-ups aventureuses…

Estimation publique vs. opacité des finances

Il est aujourd’hui fréquent que les chiffres fournis par Transfermarkt ou le CIES, et peut-être demain Football Manager, servent de base à l’ouverture des négociations. Avec le temps, ces statistiques vont être de plus en plus précises, donc forcément plus utilisées et, par conséquent, donner plus d’influence à ceux qui les diffusent. S’appuyer sur des statistiques pour estimer le prix d’un joueur n’a toutefois rien de bien nouveau dans le quotidien du mercato ; mais la révolution vient du fait que les trois outils en question rendent publics les données qu’ils présentent, ouvrant la voie à une redistribution des pouvoirs entre les différentes parties prenantes du secteur. Ces estimations ont ainsi vocation à fournir à tous une idée précise de la somme réelle à engager dans le transfert d’un joueur. En langage financier, cela s’appelle un pavé dans la mare.

On comprend mieux alors pourquoi le JDD rapportait que les policiers chargés de l’enquête sur les transferts de l’OM ont interrogé les gardés à vue sur les montants de ses transferts en les comparant aux estimations de Transfermarkt. Ce cas était semble-t-il une première en France, mais si l’affaire révèle qu’il y a bien eu des transactions frauduleuses, la méthode de la police pourrait se généraliser. Dans un tel contexte, ces nouveaux outils entrent en collision frontale avec le football de la finance et ses secrets qui, si la tendance se confirme, ne tromperont bientôt plus personne. Cette fois, nos amis corrupteurs adeptes de la rétro-commission devront se faire moins gourmands… ou tenter de graisser une patte de plus pour parvenir à leurs fins.

La datafoot comme agence de notation

Mais cela va beaucoup se compliquer, car le bouleversement est encore plus profond : pour deux de ces outils, c’est le spectateur lui-même qui détermine la valeur marchande du joueur. À terme, ce système de « vote encadré » pourrait, dans une certaine fourchette, décider des prix réels. La question est de savoir quel rôle précis ces structures vont jouer. Une nouvelle philosophie de l’éthique financière du football, où clubs et agents n’auront plus qu’à plancher sur les dernières décimales du chèque ? ou au contraire un autisme des co-contractants, au risque de s’attirer les foudres des pouvoirs publics en plus de celles des supporters ? Cette possibilité est envisageable dans un premier temps, si elle n’a pas déjà commencé. Mais au terme de la transition, et au regard du monde actuel de la finance, la position la plus probable pour ces nouveaux modérateurs semble être celle des agences de notation.

Des ajustements doivent toutefois se prévoir pour assurer la pérennité de tels projets. D’une part, sur le font, ils devront se montrer infaillibles, car aux prémices de l’ère du numérique, quelques erreurs de parcours peuvent suffire à leur propre déclassement et à l’émergence d’un nouvel entrant qui les rendra obsolètes. Cela est d’autant plus vrai pour le CIES, beaucoup plus perméable à la concurrence, et ce malgré ses liens avec la Fifa. D’autre part, sur la forme, ils vont devoir se faire accepter par les actuels acteurs du métier, en particulier ceux en charge de la régulation. Enfin, pour refermer la boucle du « quis custodiet ipsos custodes », ils devront s’attendre à leur tour à faire l’objet d’une vigilance renforcée des institutions en vigueur.

Vers un Wall Street football ?

La phase de transition que rencontrent actuellement les clubs n’est sans doute qu’un début. Dans ce long chemin menant au Graal, la data devient peu à peu leur boussole, et ils apprennent à s’y fier autant qu’à ce que traduisent leurs yeux. Crowdsourcing, formules mathématiques, intuition et expérience, il n’y a pas de compétences superflues dans les choix d’avenir d’une équipe. En supposant qu’ils poursuivent leur développement à leur vitesse engagée, ces nouveaux instruments du mercato continueront d’offrir des opportunités inédites à qui croit bon de les utiliser, jusqu’à ce qu’ils en deviennent incontournables pour l’ensemble du paysage sportif.

À partir de là, l’estimateur statistique pourrait non plus devenir un indice, mais prévaloir sur le marché. Les clubs accepteront-ils des audits internes pour attester de la bonne santé de leurs joueurs ? Nasser Al-Khelaïfi prendra-t-il un jour la parole pour rassurer les parisiens quant à la perte du triple A pour le PSG ? Une incroyable affaire de corruption éclatera-t-elle un jour, jetant la moitié de la communauté internet mondiale derrière les barreaux ? Seul l’avenir nous permettra de répondre à ces questions, mais aussi et surtout d’en poser de nombreuses autres. En attendant, Jean-Michel Aulas devra se contenter d’une uchronie, dans laquelle Ronaldo porte fièrement les couleurs lyonnaises.

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