Équipe de France : des trous de souris et des hommes (LeMonde.fr)

Le 19 juin 2012 - Par qui vous parle de , Tags : , , , , , , , , , , ,

Second épisode des Chroniques tactiques publiées sur LeMonde.fr. L’article original, initialement publié à la suite d’Ukraine-France, est à consulter ici

La France vient de conclure son deuxième match sur une victoire prometteuse contre le pays-hôte. Le final du premier tour se jouera donc sans trop de pression contre une Suède piteusement éliminée : une première depuis longtemps en compétition internationale… Comment l’expliquer ? A-t-on enfin trouvé le système de jeu idéal contre l’Ukraine, ou doit-on simplement remercier la cohésion d’un groupe-équipe à la mentalité offensive enfin en réussite ?

C’est ce que doit déterminer le bilan des deux premiers matchs, sur lesquels s’appuiera Laurent Blanc pour la suite de la compétition (si suite il y a, on n’est jamais à l’abri d’un faux-pas…) L’heure est donc au décryptage de ces deux premiers matchs que tout semble opposer : contre l’Angleterre, un nul dominateur mais sans saveur ; contre l’Ukraine, une victoire un peu trop facile pour être source d’enseignements… Qu’en déduire ?

DU 4-3-3 AU 4-2-3-1 : L’ÉVOLUTION SANS RÉVOLUTION

Premier changement remarqué entre les deux matches : le passage du classique 4-3-3 au néo-classique 4-2-3-1, système-étalon des années 2010. Rien de vraiment étonnant, les deux systèmes étant particulièrement proches et, de facto, le basculement de l’un à l’autre relativement prévisible. Contre l’Ukraine, Ménez a donc occupé le flanc droit de Nasri, déportant ce dernier au cœur du milieu de terrain, en lieu et place de Malouda. Un repositionnement judicieux, si l’on en juge au seul résultat contre l’Ukraine, et plus précisément à l’ouverture du score par Ménez faisant suite à de (très) nombreuses actions dangereuses, malheureusement gâchées par leur auteur.

Si la différence entre un triste nul et une victoire sereine mérite d’être analysée, peu de choses distinguent finalement les deux matches, et cela s’est finalement joué sur quelques détails, et un certain bon sens enfin respecté. C’est logiquement sur ces quelques éléments que Laurent Blanc pourra s’appuyer avant son match contre la Suède.

NI GAUCHE MOLLE, NI GAUCHE FOLLE

Seul autre changement dans la composition de départ, Évra cédait sa place à un Clichy plein de promesses, avec comme mission (aisée) de se montrer plus téméraire que son prédécesseur. Si le début de match a semblé donner du crédit à cette substitution, les statistiques invitent à en relativiser l’engouement. Malgré un début enthousiasmant, Clichy n’aura finalement pas été véritablement impliqué dans les attaques françaises, dépassant assez peu la ligne médiane après une première mi-temps ralentie par la pluie.

La différence n’est pas davantage venue de Debuchy, toujours aussi pertinent dans ses montées mais dramatiquement sevré de ballons exploitables. La faute à un jeu définitivement pondéré à gauche ? Le reproche est fréquent depuis plusieurs années en équipe de France ; un déséquilibre perceptible sur le match contre l’Angleterre, et merveilleusement bien caricaturé par un lecteur des Cahiers du Football.

LA FRANCE QUI PENCHE AU CENTRE-GAUCHE

Pour autant, les deux formations françaises auront été bien plus équilibrées qu’il n’y parait, comme le montrent les cartes de positionnement moyen des joueurs corrélé à leur influence en nombre de ballons touchés. Mieux que ça : contrairement à ce que le déroulé pouvait laisser penser, le match contre l’Ukraine aura même été légèrement moins asymétrique que celui contre l’Angleterre…

Or, c’est justement là que s’est fait la différence. Contre l’Angleterre, nombre d’observateurs avaient ainsi reproché à Nasri ses dézonages permanents : revenant sans cesse vers l’axe pour jouer le rôle de numéro 10, mais marchant inévitablement sur les pieds de Ribéry et même Benzema, lui aussi dézoneur remarqué. Alignés contre l’Ukraine au sein d’un quatuor offensif dans lequel chacun a su trouver ses marques, Ribéry-Nasri-Menez et Benzema ont donc enfin réussi occuper toute la largeur du terrain. Et donc à écarter la défense adverse pour ouvrir des brèches dans l’axe, d’où viendra par exemple le but de Cabaye et nombre d’action françaises. Forts d’une défense héroïque, les Anglais n’avaient proposé que des trous de souris pour marquer ; les attaquants Français auront donc retenu la leçon, et entrepris d’élargir chaque ouverture ukrainienne de leurs saillies convaincantes.

La différence se joue ici ; elle est d’ailleurs notable entre les deux matchs. Contre l’Angleterre, les Bleus n’avaient quasiment pas tiré depuis la surface, égalisant grâce à une frappe de Nasri aussi talentueuse d’inattendue. La donne aura été toute autre contre contre l’Ukraine, et les deux buts sont même venus de l’intérieur, et de l’axe. Avec dix tirs cadrés, l’Équipe de France réussit même son meilleur résultat sous l’ère Laurent Blanc, excusez-du peu.

NASRI, JOUEUR CLÉ DE VOÛTE

Un résultat tout sauf étonnant : tout le mérite en revient non pas à Nasri, mais à son reclassement dans l’entre-jeu. Dans le 4-2-3-1 contre l’Ukraine, Nasri retrouvait en effet un poste axial qui lui confiait à la fois droits (de dézoner librement) et devoirs (d’animer l’entre-jeu). D’aucuns prophétisaient que ce poste ne lui séyait pas mais Nasri aura pesé sur le jeu avec talent et discrétion, à la manière de Malouda contre l’Angleterre.

En termes d’occupation du terrain, Nasri se sera même payé le luxe de produire un match sensiblement équivalent entre les deux parties, à une différence près : contre l’Ukraine, Ménez était là pour occuper le poste qu’il avait contre l’Angleterre délaissé…

PASSION DÉCROCHAGE

De même, le cas Benzema. Critiqué pour abandon de poste de pointe (exemple ici), le numéro 9 aura trouvé sa revanche en offrant deux passes décisives pleines d’intelligence, pour le plus grand bonheur des amateurs de statistiques incongrues. Plus précisément, c’est justement sa capacité à dézoner qui aura ouvert la voie aux deux buteurs français, en attirant à lui les défenses pour mieux laisser la place à ses partenaires du milieu : Ribéry, Nasri et Ménez tout en pénétrations verticales, sans oublier Cabaye lors de ses (trop rares !) montées.

Cette complémentarité offensive entre les quatre voire cinq joueurs offensifs ne serait rien sans une solidité défensive de talent. Forts d’un Diarra encore admirable de justesse, renforcés par un Cabaye conscient de ses responsabilités, et d’un duo de latéraux peu accaparés par les tâches offensives, la défense française n’aura finalement laissé que peu de places à l’attaque ukrainienne. Une raison de plus de croire en cette équipe, qui semble enfin trouver ses marques sur le pré oriental. N’en déplaise à ses détracteurs, la complémentarité des décrochages multiples du quatuor offensif pourrait faire des merveilles contre des équipes moins statiques que l’Angleterre, et pour autant plus solides que l’Ukraine. A confirmer contre la Suède… avant de se frotter à plus gros poisson.

6 commentaires

  • J’adhère ! Très bon article et j’ai eu mes réponses ! :) A noter, un rare article sur l’équipe de France ne jettant pas les joueurs sur le bûcher ! C’est tellement rare de nos jours…
    Finalement France-Suède, la France est retombée dans ses vices avec des décrochages n’apportant aucune profondeur, on avait 4 numéro 10 sur le terrain… L’alignement de deux milieux récupérateurs a limité l’apport du milieux en attaque… Je n’ai pas compris Blanc en changeant son équipe, Cabaye au repos ça se comprends mais Menez… On trouve la bonne formule et on doit recommencer. Surtout que Menez en rentrant a trouvé cette profondeur tant cherchée. Enfin, a voir contre l’espagne.

    • Entièrement d’accord, tous les problèmes contre la Suède (enfin, pas tous, mais bon…) viennent à mon sens de la proximité de profils entre Diarra et M’Vila. Les deux joueurs se complètent bien, mais peut-être « trop » bien… J’en parle rapidement dans mon bilan du premier tour pour le monde : http://www.lemonde.fr/euro2012/article/2012/06/20/chronique-tactique-football-moderne-combien-de-divisions_1721525_1616919.html

      Avoir deux récupérateurs alignés ne me dérange pas, en soi ; mais il faut que l’un se charge de l’horizontalité (Diarra, parfait dans ce rôle), et l’autre de la verticalité comme l’avait fait Cabaye contre l’Ukraine. Je sais qu’M’Vila en est capable, mais la blessure a peut-être joué dans son manque d’audace contre la Suède… Ça, et le placement d’Ibra en 10, qui limite de facto les montées trop franches de son vis-à-vis…

      • Oui, Ibra a fait extrêmement mal et quel but ! Je suis plus critique sur l’alignement de deux récupérateurs. M’Vila a fait une bonne montée avec sa frappe cadrée. D’autre part, la Suède pensait bloquer la montée de nos latéraux en alignant une aile plus défensive, ce qui n’a pas fonctionné, Debuchy a fait de belles montée mais seconde mi temps, en jouant la carte offensive cela nous a finalement bloqué dans les montées offensives et limité la profondeur qu’apportait Debuchy.
        On a plus qu’à attendre le match contre l’Espagne…

  • Dire que le 4/2/3/1 et le 4/3/3 sont très proches est une hérésie pour être poli. Et puis s’il y a un système qui aurait engendré le 4/2/3/1 ce serait plutôt le 4/4/2 avec le glissement d’un des avants-centre au milieu, le fameux N° 10 qui, en général erre sur le terrain s’il ne s’appelle pas Zidane ou Xavi. Le 4/3/3 c’est 3 lignes, le 4/2/3/1 c’est 4. Les possibilités d’animations de l’un et de l’autre sont radicalement différentes. La philosophie itou. Le 4/2/3/1 est un système conçu exclusivement pour contrer et se trouve immédiatement en difficulté dés qu’il est mené au score. La dernière coupe du monde a illustré ça jusqu’à la caricature (quasiment aucune équipe qui fut menée ne l’a emporté) et le dernier Euro n’a pas dérogé à la règle comme on a pu le constater pas plus tard qu’hier entre l’italie et l’Allemagne. Je vous ferai bien un cours sur toutes les différences mais le temps me manque, ce n’est que partie remise, c’est promis.

    Quant à votre analyse sur le match France Suède elle est risible.
    S’il y a une équipe au monde qui est sans surprise c’est bien la Suède. Elle joue toujours pareil avec son immuable 4/4/2, sa défense à plat souvent placée haut et son souci de restreindre les espaces entre les lignes. Les Français auraient dû être avertis que vouloir dominer avec un système de contre comme le 4/2/3/1 une équipe qui presse aussi bien le milieu c’était du suicide. D’autant plus que pendant la préparation ils ont affronté l’Islande qui joue dans le même esprit que la Suède. Résultat; pression immédiate sur la relance française et 2/0 rapidement. Les Français ne s’en sont sorti que grâce au 4/3/3 dans ce match pour gagner 3/2.
    Les Français se sont gravement illusionné sur leur match contre l’Ukraine, une équipe qui était obligée de prendre des risques devant son public et donc bonne cliente pour se faire contrer. Ce qui n’était pas du tout le cas de la Suède. Partir à l’offensive en 4/2/3/1 comme l’ont fait les Français est une ânerie tactique alors que le 4/3/3 (pas celui saboté de façon aberrante par Blanc pendant l’Euro avec soit un Nasri à l’aile droite qui dézone n’importe où, ou un Debuchy, toujours à droite et qui n’avait aucune qualité pour ce poste) avait donné toute satisfaction dans le jeu comme en Bosnie, à Wembley, à Paris contre la Roumanie et pendant les matchs de prépa contre la Pologne et l’Ukraine. Revoyez ces matchs et vous pourrez constater ce qu’est vraiment la différence entre un 4/3/3 et un 4/2/3/1, il n’y a pas photo, c’est clair et net à se demander si Blanc n’a pas de la boue dans les yeux. Les présupposés tactiques se porte bien dans ce milieu.

    • Le 4/2/3/1 peut tout à fait être un dérivé du 4/3/3 des années 2000. Je parle d’un 4/3/3 à la lyonnaise version Juninho, où les ailiers sont des milieux. Autrement dit c’est un 4/3/3 qu’on peut aussi bien appeler 4/5/1. Reste à savoir comment jouent les milieux « axiaux » de ce 4/5/1. Si on utilise 2 milieux défensifs, on peut parler alors d’un 4/2/3/1.
      En outre dire que le 4/2/3/1 vient du glissement d’un avant au milieux de terrain peut s’avérer faux. Si ce 4/4/2 à un milieu en losange on peut aussi bien aboutir à un 4/3/2/1, le fameux sapin de noël d’Anceloti.

  • « un 4/3/3 à la lyonnaise version Juninho »

    C’était un vrai 4/3/3. Qu’on demande aux ailiers de venir défendre plus bas ne change pas grand chose. A Auxerre aussi les ailiers se repliaient assez bas. Mais leur fonction première était de rester dans le couloir, écarter la défense adverse et de déborder. Dans le 4/2/3/1 leur rôle de milieu organisateur est bien plus important et les dézonages vers le centre très fréquents. C’est pour ça d’ailleurs que la majorité des centres sont le fait des arrières latéraux dans ce système.

    Je pense que le 4/4/2 est plus à l’origine de ce schéma pourri dans la mesure où c’est déjà un schéma de contre et plus récent que le 4/3/3. Ces deux systèmes ont tendance à renforcer le milieu, amener les attaques vers le centre et a demander aux latéraux de se substituer aux ailiers. Le fantasme avec le 4/2/3/1 c’est d’augmenter la profondeur de défense avec 4 lignes de joueurs. C’est ce qui donne très souvent ces équipes totalement coupées en deux dans les moments où elles doivent revenir au score et l’émergence d’un 4/2/4 assez cocasse quand le n° 10 joue sur la même ligne que l’avant-centre.

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